Vers de nouveaux processus de conception de l’information digitale :
Évolution ou révolution en cours ?
Depuis 2007, j’effectue des recherches sur “les modes d’organisation de l’information digitale, et depuis une dizaine d’années sur les convergences entre l’imprimé et le numérique”.
Alors que La lecture électronique [1] est plus que jamais d’actualité avec la présence toujours plus forte des livres électroniques, puis la mise sur le marché récente des premières tablettes numériques qui augurent de nouvelles appropriations des contenus, à l’inverse, on peut s’interroger sur une certaine inertie dans la diffusion des contenus d’information parmi les plus usités sur les écrans – ceux précisément nommés « sites web d’information » ou bien encore « sites web de presse en ligne ».
Pourtant, l’histoire du webdesign n’est pas si jeune, étant associée à plus de 15 ans d’existence du Web (le premier navigateur Mosaïc a été lancé en 1993).
Ce sont des modèles de conception peu éprouvés qui sont adoptés, en reprenant le plus souvent des templates existants et préformatés, alors qu’il y a des principes plus novateurs, comme le prototype de site d’information en ligne New York Times Skimmer conçu par le designer & développeur André Behrens.
Avec la mise sur le marché de ces nouveaux terminaux, plusieurs scénarios de réflexion sur le design interactif pourraient voir le jour rapidement :
1) Cela devrait commencer par une reconsidération du concept éditorial en lui-même. Par exemple, ne devrait-il pas y avoir plus de participation des usagers, plus de personnalisation des interfaces, mais aussi des contenus plus détaillés ? Si ces nouveaux supports de lecture veulent annoncer une nouvelle ère des magazines et des journaux interactifs, comme certains éditeurs font le pari, les contenus affichés devraient réorganiser les modèles existants, tout autant sur la conception éditoriale que l’interaction avec les lecteurs.
2) C’est ainsi que les sites d’information qui représentent le plus d’enjeu en terme de densité informationnelle, seraient à voir en tant qu’interface, ce qui sous-entend de miser en premier lieu sur une approche fonctionnelle, en soignant particulièrement la dimension interactive et la lisibilité.
3) Les innovations à porter pour améliorer le confort de lecture devrait logiquement profiter à l’ensemble du Web. Les critiques ne manqueront d’ailleurs pas de tomber très vite pour les applications non optimisées sur ces tablettes, et à l’inverse, celles qui apportent de réelles innovations pourraient servir d’exemples à suivre.
4) On le voit, ici s’amorce une réappropriation des médias numériques en tant que support éditorial à part entière. Mais ce n’est pas sans antécédant, ainsi dans les années 1990 (et avant l’éclatement de la bulle de l’Internet en 2000), certains cédéroms faisaient déjà la part belle à de véritables inventions, à la fois sur le plan de la navigation, de l’interface, mais aussi de la narration, et donc de l’expérience utilisateur. À cette époque, des sociétés de production comme Index+, Nofrontière, et bien d’autres apportaient déjà un regard nouveau à la conception multimédia.
Si la créativité web n’a pas disparue, elle est restée en décalage par rapport à cette époque. Le Web a privilégié les outils de consultation, le mail, la messagerie instantanée puis les réseaux sociaux se sont adjoint récemment. La consultation des sites d’information se fait dans un mode peu actif, et c’est sans compter la difficulté à mettre en place un vrai modèle économique.
Qu’est-ce qu’on entend par « innovation des interfaces digitales » ?
Du point de vue de la conception, il semble évident que l’héritage du modèle imprimé ne peut pas être transposé au Web tel quel, pourtant la plupart des sites d’information actuellement en ligne ne font que reproduire de longues pages à scroller, sans réelle osmose avec les caractéristiques des supports digitaux qui lui sont pourtant étroitement liés.
Les trois dimensions des écrans, leurs ratios, leurs définitions, l’intégration au sein des systèmes OS et des navigateurs, et plus largement encore, les caractéristiques même du Web, son hybridation avec d’autres médias tels que les réseaux sociaux, la prise en compte de la diversité du public par la personnalisation, le partage via les réseaux, la prise en compte de la mobilité, etc. sont autant d’éléments qui demandent un design éditorial des médias d’information digitaux plus évolué.
La conception des interfaces devrait également tenir compte de l’effort de lecture demandé, du fait du principe même de la navigation, avec le scrolling, les hyperliens, et la nature hypermédia du Web. De plus, cela demande au cerveau de suppléer à un effort de mémorisation important, pour lesquels les neurologues et les psychologues cognitifs s’accordent tous à dire que nous pouvons difficilement nous concentrer sur plusieurs tâches de consultation dans le même temps. [2]
Quelles peuvent être les solutions de design à mettre en œuvre ?
L’innovation sur le design des interfaces digitales devrait être le reflet de l’attention, autrement dit, pouvoir optimiser les principes de consultation des pages web, organiser et structurer l’information, ce qui peut trouver les solutions formelles ci-dessous.
Sur la structuration des contenus d’information :
– Donner à lire une structure de navigation simple et intuive, ce qui va de soi et qui est pourtant loin d’être le cas en général.
– Des contenus apportés au regard progressivement, c’est-à-dire, maîtriser la densité informationnelle des informations par des choix judicieux en terme d’écriture multimédia (rédactionnelle, illustrée, animée, éventuellement sonorisée) et de design éditorial, par exemple avec une structuration par petits groupes hiérarchisés dans la page, plutôt que de l’empilement.
– Une partie de l’interface qui serait visible en permanence, associée à des textes courants qui seuls sont scrollés, soit à la verticale, soit à l’horizontale, voire les deux… mais jamais de manière interminable et sans repères.
– Des outils permettant de visualiser le nombre d’articles lus et ceux restant à parcourir et toutes formes d’interfaces permettant de guider les lecteurs/internautes.
– Plutôt qu’un empilement des informations verticales (ce qui est inspiré des templates des blogs), une visualisation de l’information par une mise à plat dans la surface disponible de l’écran, avec des titres associés à de courts chapeaux, et des images assez explicites pour orienter le lecteur au premier coup d’œil.
– Une gestion de l’espace des pages (dans les 2 et 3 dimensions) avec des onglets, des pages en accordéon, des menus rétractables, c’est-à-dire une interface permettant de faciliter l’accès direct à l’information.
– Une personnalisation de l’interface et des types de contenus, pour éviter les actions redondantes et inutiles.
– Un design liquide (liquid design) permettant d’adapter l’interface à n’importe quels supports de diffusion (des écrans de télévision connectés à Internet, en passant par la diversité d’écrans d’ordinateurs, des netbooks, jusqu’aux tablettes), comme par exemple l’agrégateur de contenus vidéos CultureBox de France 3 conçu par l’agence interactive Uzik, ou bien le site d’information NYT Skimmer.
– Des interfaces dédiées et complémentaires pour les smartphones.
Sur le design graphique :
– Une gestion de la circulation visuelle sur les pages, ce qui permet au regard de se fixer sur des éléments précis dans les pages, un besoin confirmé par les expériences faites en eye-tracking, mais aussi le savoir-faire des graphistes.
– Des paquets d’information concis et hiérarchisés, avec des titres et chapeaux en corps moyens.
– Des interfaces traitées en volume, autrement dit en simulant la profondeur de l’écran, afin de faciliter la circulation du regard.
– Une maîtrise des règles de la conception typographique (par exemple, une bonne gestion de l’interlignage du texte courant, etc.).
– Des couleurs utilisées avec parcimonie, en priviligiant plutôt différents niveaux de gris, sur fond clair, en particulier pour les textes.
– Capitaliser sur les conventions web.
Simple évolution ou bien révolution de l’information digitale ?
Et si la révolution attendue par les médias d’information commençait déjà par le concept même des questionnement à poser sur l’information digitale et de son design (à voir sous l’angle de la conception) ?
En effet, si ceux-ci veulent pouvoir prendre la pleine mesure des progrès technologiques et des besoins qui tendent vers plus de mobilité, plus de personnalisation de l’information, et plus de prise de contrôle par les lecteurs en tant qu’info-acteurs [3], encore faut-il que que la visualisation des informations puisse apporter des réponses adaptées.
Le design ne se limite pas à la formalisation graphique, loin s’en faut, et au besoin de le rappeler, il doit au contraire être placé en amont et tout au long de la réflexion à véhiculer sur les concepts des médias éditoriaux numériques, conjointement avec les équipes éditoriales.
Pour autant, de simples évolutions des médias d’information digitaux vers plus de supports dédiés, ne peuvent pas constituer en soi les seules réponses satisfaisantes.
C’est donc bien une forte évolution si ce n’est d’une révolution qu’il s’agit de créer, en jouant sur plusieurs registres : ceux répondant à la mobilité sous une forme d’information digitale concise, mais aussi, une forme « d’immersion totale » dans une information riche et participative.
En haut, page d’acueil du Monde.fr.
Au milieu, le prototype du New York Times skimmer.
En bas, l’application NPR (National Public Radio) pour l’iPad.
[1] En référence au titre de l’ouvrage du psychologue en ergonomie cognitive, Thierry Baccino.
[2] « Le cerveau a bien du mal à effectuer plus de deux tâches à la fois », Science&Vie, 1113, juin 2010, p. 23, une étude faite sur 32 volontaires, par deux neurobiologiste de l’École polytechnique et de l’École normale supérieure).
[3] cf. Éric Sherer, « Remettre le génie dans la bouteille », AFP, MediaWatch, Observatoire mondial des médias, nº 8, printemps/été 2010.