Histoire graphique du livre
juin 2010
par Olivier Marcellin ~ commentaires [#]

Vers de nouveaux processus de conception de l’information digitale :
Évolution ou révolution en cours  ?

J’ai écrit ce corpus dans le cadre d’une conférence que j’ai donné avec Benoît Drouillat, le samedi 5 juin 2010 au Webdesign International Festival, à Limoges, devant un public constitué d’étudiants et de professionnels du design numérique. Merci aux organisateurs de ce festival et à Benoît Drouillat pour leur accueil. Les slides ainsi qu’un résumé de la thématique traitée sont par ailleurs disponibles sur le blog drouillat.com


Alors que la « lecture électronique » [1] est plus que jamais d’actualité avec la mise sur le marché de l’iPad, à l’inverse, on peut s’interroger sur une certaine inertie dans la conception des contenus d’information lus sur les supports écrans – ceux précisément nommés « sites web d’information » ou encore « sites web de presse en ligne ».

Pourtant, l’histoire du webdesign n’est plus si jeune, étant associée à plus de 15 ans d’existence du Web (le premier navigateur Mosaïc a été lancé en 1993).

Pis encore ce sont des modèles peu éprouvés qui sont adoptés, en reprenant le plus souvent des templates existants, alors qu’il y a des principes de conception récents qui sont plus novateurs, comme le prototype de site d’information en ligne New York Times Skimmer conçu par le designer & développeur André Behrens.


Avec la mise sur le marché de ces nouveaux terminaux, plusieurs scénarios de réflexion sur le design numérique pourraient voir le jour rapidement :

1) Cela devrait commencer par une reconsidération du concept éditorial en lui même (est-ce par exemple pertinent de reproduire les mêmes contenus que ceux des quotidiens imprimés ?) et des principes de conception des pages web sur ces tablettes tactiles entièrement vouées aux loisirs. De ce fait, si elles veulent annoncer une nouvelle ère des magazines et des jounaux interactifs, comme les éditeurs font le pari, les contenus affichés devraient réorganiser les modèles préexistant.

2) C’est ainsi que le design des sites d’information qui représente le plus d’enjeu en terme de lisibilité, est à voir en tant qu’interface homme/machine, ce qui sous-entend de miser en premier lieu sur une approche fonctionnelle, en soignant particulièrement la dimension interactive & la lisibilité.

3) Par la même, les innovations à porter pour améliorer le confort de lecture devrait logiquement profiter à l’ensemble du Web. Les critiques ne manqueront d’ailleurs pas de tomber très vite pour des applications non optimisées sur l’iPad, et à l’inverse, celles qui apportent de réelles innovations pourraient servir d’exemples à suivre.

4) On le voit, ici s’amorce une réappropriation des médias numériques en tant que support éditorial à part entière. Mais ce n’est pas sans antécédant, ainsi dans les années 1990 (et avant l’éclatement de la bulle internet en 2000), certains cédéroms faisaient déjà la part belle à de véritables inventions, à la fois sur le plan de la navigation, de l’interface, mais aussi de la narration, et donc de l’expérience utilisateur. À cette époque des sociétés de production comme par exemple Index+, Nofrontière, et bien d’autres fleurissaient.

Si la créativité web n’a pas disparu, elle n’a étrangement pas bénéficié d’une véritable dimension éditoriale depuis cette période pour les sites d’information en particulier – car c’est le modèle des réseaux sociaux qui a pris le pas, depuis les années 2000, sans compter que la presse en ligne ne possède toujours pas de vrai modèle économique.

Aujourd’hui, et plus que jamais, les tablettes pourraient contribuer à générer de nouvelles pratiques de consultation de l’information sur le Web – c’est même la condition sine qua non pour que les médias d’information comme les magazines interactifs aient une réelle emprise sur le public.


Qu’entend t-on par innovation sur le design des interfaces digitales ?

Du point de vue de la conception, il semble évident que l’héritage du modèle imprimé ne peut pas être transposé au Web tel quel, pourtant la plupart des sites d’information actuellement en ligne ne font que reproduire de longues pages à scroller, sans réelle osmose avec les caractéristiques des supports digitaux qui lui sont pourtant étroitement liés.

Les trois dimensions des écrans, leurs ratios, leurs définitions, l’intégration au sein du système OS et des navigateurs, et plus largement encore les caractéristiques même du Web, son hybridation avec d’autres médias tels que les réseaux sociaux, la diversité du public, la mobilité, etc. sont autant d’éléments qui demandent une conception éditoriale des médias d’information digitaux spécifiques.

Lire sur écran est un acte bien plus difficile que sur n’importe quel support imprimé, du fait du principe même de la navigation, avec le scrolling, les hyperliens, et la nature hypermédia du Web, ce qui demande au cerveau de suppléer à un effort de mémorisation important, pour lesquels les neurologues et les psychologues cognitifs s’accordent tous à dire que nous pouvons difficilement nous concentrer sur plusieurs tâches dans le même temps. (cf. « Le cerveau a bien du mal à effectuer plus de deux tâches à la fois », Science&Vie, 1113, juin 2010, p. 23, une étude faite sur 32 volontaires, par deux neurobiologiste de l’École polytechnique et de l’École normale supérieure), ou encore l’article « La lecture change, nos cerveaux aussi », S&V, 1104, septembre 2009, p. 42-57, qui apporte un regard sur les travaux des cogniticiens, dont le chercheur en psychologie cognitive Thierry Baccino).


Quelles peuvent être les solutions de design à mettre en œuvre ?

L’innovation sur le design des interfaces digitales devrait être le reflet de « l’économie de l’attention » (cit. Benoît Drouillat), autrement dit simplifier l’information à consulter sur les pages web, l’organiser et la structurer, ce qui peut trouver les solutions formelles ci-dessous.


Sur la structuration des contenus d’information :
– Une structure de navigation simple et intuive, ce qui va de soi et est pourtant loin d’être le cas en général.
– Des contenus apportés au regard progressivement, autrement dit, une maîtrise de la densité informationnelle donnée par des choix judicieux en terme d’écriture multimédia (rédactionnelle, iconographique, animée, éventuellement sonorisée) et de design, par exemple avec une structuration par petits groupes hiérarchisés dans la page.
– Une partie de l’interface visible en permanence, associés à des textes courants qui seuls sont scrollés, soit à la verticale, soit à l’horizontale, voire les deux… mais jamais de manière interminable et sans repères.
– Des outils permettant de visualiser le nombre d’articles lus et ceux restant à parcourir et tout formes d’interfaces permettant de guider les lecteurs/internautes.
– Plutôt qu’un empilement des informations verticales (ce qui est inspiré des templates des blogs), une visualisation de l’information par une mise à plat dans la surface disponible de l’écran, avec des titres associés à de courts chapeaux, et des images suffisament explicites pour orienter le lecteur au premier coup d’oeil.
– Une gestion de l’espace des pages (dans les 2 et 3 dimensions) avec des onglets, des pages en accordéon, des menus rétractables, c’est-à-dire une interface permettant de faciliter l’accès direct à l’information.
– Une personnalisation de l’interface et des types de contenus, pour éviter les actions redondantes et inutiles.
– Un design liquide permettant d’adapter l’interface à n’importe quels supports de diffusion (de l’écran de télévision connecté à internet, en passant par les écrans des ordinateurs, jusqu’aux tablettes), comme par exemple CultureBox de France 3 conçu par l’agence interactive Uzik, ou bien le NYT Skimmer.


Sur le design graphique & la micro-typographie :
Une gestion de la circulation visuelle sur les pages qui permet au regard de se fixer sur des éléments précis dans le pages, un besoin confirmé par les expériences faites en eyetracking, mais aussi le savoir-faire des graphistes-typographes.
– Des paquets d’information concis et hiérarchisés, avec des titres et chapeaux en corps moyens.
– Des interfaces traitées en volume, autrement dit en simulant la profondeur de l’écran, toujours afin de faciliter la circulation du regard.
– Une maîtrise de la macro-typographie (par exemple, une bonne gestion de l’interlignage du texte courant, etc.).
– Des couleurs utilisées avec parcimonie, en priviligiant plutôt différents niveaux de gris, sur fond clair, en particulier pour les textes.
– Capitaliser sur les conventions web.


Simple évolution ou bien révolution de l’information digitale  ?

Et si la révolution attendue par les médias d’information commençait déjà par le concept même des questionnement sur l’information digitale et de son design  ?


En effet, si celle-ci veut pouvoir prendre la pleine mesure des progrès technologiques et des besoins sociétals qui tendent vers plus de mobilité, plus de personnalisation de l’information, et plus de prise de contrôle par les lecteurs en tant qu’info-acteurs (cf. Sherer, Éric, « Remettre le génie dans la bouteille », AFP, MediaWatch, Observatoire mondial des médias, no 8, printemps/été 2010), notamment par le biais des réseaux sociaux, encore faut-il que les médias d’information puissent apporter des réponses adaptées. Le design ne se limite pas à la formalisation graphique, loin s’en faut, et au besoin de le rappeler, il doit au contraire être placé en position centrale dans la réflexion sur les concepts des médias éditoriaux numériques conjointement avec les équipes éditoriales, au même titre que l’apport des sciences cognitives et de la sociologie.


Pour autant, de simples évolutions des médias d’information digitaux vers plus de supports dédiés, et confortables, ne peuvent pas constituer les seules réponses satisfaisantes, c’est donc bien d’une forte évolution si ce n’est d’une révolution qu’il s’agit de créer, en jouant sur plusieurs registres : ceux répondant à la mobilité sous une forme concise à donner à l’information digitale, mais aussi, une forme « d’immersion totale » dans une information riche et participative.

Trois conceptions différentes :
En haut, Le monde.fr.
Au milieu, le prototype du New York Times skimmer.
En bas, l’application NPR (National Public Radio) pour l’iPad.

[1] En référence au titre de l’ouvrage du psychologue en ergonomie cognitive, Thierry Baccino

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Mise en forme
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