Histoire graphique du livre
mars 2010
par Olivier Marcellin ~ commentaires [#]

Une longue histoire de la typographie

« En 1952-1954, la “Mort de Gutemberg”, annoncée par Maximilien Vox aussi bien que par McLuhan, est une conséquence de l’application de la photographie à la composition des caractères typographiques. Il était temps ! la première photo de Nièpce était de 1822. C’est principalement la transformation de la lithographie en offset qui amène le passage décisif du caractère mobile gutembergien (aussi bien que Monotype) du bloc-ligne de la Linotype au bloc de quelques lignes (sorte de paragraphe visuel au-delà de la découpe linguistico-sémantique en phrase), puis au bloc-page, voire à l’unité de la double page, qui modifie l’appréhension de l’espace de l’imprimé. »
– Gérard Blanchard (1927-1998†), Lettres françaises, 1998. [1]

Le questionnement sur l’héritage de l’histoire des caractères typographiques est un sujet de conversation courant dans le domaine de la communication visuelle, même encore aujourd’hui : « Pourquoi depuis 500 ans dessine-t-on, et redessine-t-on, sans relâche les 26 lettres de l’alphabet ? ».

Tel a été le thème d’une d’une table ronde organisée par l’Atelier national de recherche typographique (Anrt [2]), en mars 2004, en présence des designers Hans Jürg Hunziker, André Baldinger, Philippe Millot, Thomas Huot-Marchand ainsi que l’historienne de l’art Roxane Jubert [3].

Dans l’ouvrage Le livre en lettres [4], le typographe & professeur agrégé en arts appliqués Stéphane Darricau distingue la typographie, non pas seulement du point de vue de la « technique », mais également comme « véhicule » (sous entendu [de la pensée]) et de préciser : « En tant que forme médiatique, elle conditionne la perception des messages écrits – elle est un outil de communication, exactement comme la télévision ou la radio. La prodigieuse diversité des formes typographiques est à l’unisson de la variété des contextes, des tons, des objectifs de communication susceptibles d’être adoptés par le texte imprimé […]. »


Albert Boton (né en 1932), dessinateur de caractères des années 1960-70 qui a été également directeur artistique à l’agence de design Carré Noir, à Paris (créée en 1973, spécialisée en identité de marques), fait quant à lui un parallèle entre la morphologie des caractères typographiques et le design automobile, dans une interview donnée sur France Inter en 2005. Selon lui, « on a toujours besoin de lettres depuis Gutenberg, dans tous les pays du monde et dans toutes les langues », et il pousse même la comparaison avec « les produits de consommation ».

Si les fondements de la création typographique sont hérités d’une très longue histoire qui semble véritablement débuter au 15e siècle [5], le XXe siècle voit apparaître une succession de bouleversements technologiques sans précédents, parmi lesquels le passage de la composition chaude (le plomb) à la composition froide (la photocomposition), de l’impression typographique à l’offset, et plus encore avec le passage à l’ère digitale dans les années 1980.

Toutes ces innovations technologiques connaissent une démocratisation rapide, voire parfois – trop rapide –. Les professionnels s’inquiètent alors très vite du sort donné au dessin des caractères et de leurs usages : maltraités, déformés, pour ne pas dire ignorés par les autres corps de métiers. Ceci est visible dès les prémices de la photocomposition sur film dans les années 1970, puis de nouveau dans les années 1980 avec l’apparition du Macintosh Apple et de la publication assistée par ordinateur (PAO) qui mettent de côté l’éducation typographique au profit de la seule facilité d’usage technologique.

Aujourd’hui, il faut reconnaître qu’il est bien difficile pour tout un chacun de distinguer « l’art typographique » d’une forme quelconque d’ingénierie, avec la dématérialisation des fontes  [6] qui sont devenues, ni plus ni moins, des « mémoires digitales », au même titre que l’image et le son numérique.

La méconnaissance générale qui est attribuée à cette discipline ne fait qu’accentuer la difficulté à distinguer les caractères les uns des autres, par là même, d’identifier les auteurs de véritables œuvres représentatifs d’une époque donnée.

Alors comment dans ces conditions valoriser la création typographique contemporaine  ? Nous l’aurons compris, elle est souvent vue (à tort) comme un art appartenant au passé. Pourtant, la création typographiques est bien un art vivant qui a su non seulement tirer parti des avancées numériques, mais qui possède aussi la capacité de se renouveler grâce à la pugnacité de jeunes dessinateurs.

À l’instar de la cuisine, une « gastronomie typographique » devrait prendre le pas, ce qui passe par un acharnement à créer de nouvelles « saveurs », et au final, de renouveler l’histoire des caractères typographiques  [7], ceci en expliquant ce savoir-faire, afin d’apporter une visibilité légitime.

[1] Sous la direction de Jean-François Porchez, Lettres françaises, édité par l’ATypI & [l’Adpf] Culture France, Paris, 1998, p. 26.

[2] L’Anrt est fermé depuis 2007.

[3]  Auteure de Typographie Graphisme Histoire, Serge Lemoine (préf.), Paris, Flammarion, 2005.

[4] Stéphane Darricau, Le livre en lettres, (CNDP)/Pyramyd, coll. « Petit manuel », Paris, 2006, p. 43.

[5] L’invention des caractères mobiles remonte plus loin encore que l’époque de Gutenberg. En 1401-48, l’inventeur chinois Bi Sheng grave des lettres en porcelaine et de l’argile assemblés dans de la résine.

[6] La terminologie « fonte » qui définit un caractère et ses différentes graisses (Regular, Bold, Italic, Bold Italic) issue de l’époque du plomb est toujours en vigueur.

[7] Lire à ce sujet l’article de Stéphane Darricau, « Les maux du texte », Étapes : 93, Pyramyd, Paris, 2003, p. 45 à 50, ainsi que le numéro 13 de la revue d’art contemporain Livraison consacrée au champ du langage et de la typographie, Rhino/49, Strasbourg, 2009/2010.

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