Typographie, usages et conception
Les deux compositions typographiques illustrés ci-dessus, l’identité de la collection des romans des éditions Cent pages [1] à Grenoble, dessinée par Philippe Millot et la mise en pages d’un poème de Pablo Neruda créée par Raymond Gid [2] (1905-2000†) ont un point commun : Elles utilisent avec virtuosité deux caractères typographiques très connus, le Skia [3] et le Palatino [4], notamment parce qu’ils sont présent « par défaut » sur les systèmes d’exploitation des ordinateurs, si bien qu’elles ont été énormément utilisées. Philippe Millot et Raymond Gid parviennent encore à nous surprendre en les utilisant. Que pouvons-nous alors tirer comme enseignements de ces deux travaux, du point de vue de la création typographique ?
La première chose frappante est qu’ils utilisent bien ces caractères parce qu’ils exploitent toutes leurs qualités et leurs spécificités : Ce ne sont pas des choix typographiques par défaut. La qualité du résultat tient bien sûr en grande partie à l’exigence typographique de Philippe Millot et de Raymond Gid, mais ce n’est pas ce qui me semble le plus important ici.
Il ne s’agit pas de dire : « Puisque Philippe Millot ou Raymond Gid ont recours à des caractères aussi classiques, c’est que nous pouvons tout faire avec les quelques classiques connus du grand public ». Si ces projets appelaient pour eux un choix particulier de caractères, un autre projet donnerait lieu à un choix différent, c’est-à-dire à une autre solution qui ne serait peut-être pas apportée par un caractère classique. La leçon à en tirer en terme de création de caractères contemporains ne me semble donc pas être de penser : « Beaucoup de belles choses existent déjà, apprenons à les utiliser, inutile de créer de nouveaux caractères » mais plutôt : « Comment faire en sorte qu’un utilisateur lambda exploite au mieux les qualités d’un caractère donné ? ». Du point de vue de l’utilisateur la réponse semble évidente, cela passe par l’observation attentive du caractère au sens large : D’un point de vue esthétique en explorant toutes ses variantes, d’un point de vue fonctionnel en explorant la casse dont il dispose, d’un point de vue structurel en se posant la question de la spécificité de son dessin.
Du point de vue du dessinateur de caractères le simple fait de formuler aussi clairement la question est intéressante. Pour quelle raison ? Parce que peu de professionnels parmi les futurs utilisateurs d’un caractère typographique auront les compétences de Philippe Millot ou de Raymond Gid et il me semble que l’on oublie parfois trop souvent qu’une création typographique ne se destine pas seulement à des spécialistes de la typographie. Cela implique deux choses : Tout d’abord qu’il faut « montrer » autant que possible ce qu’un caractère peut faire, la palette de ces utilisations potentielles, ce qui est très difficile à visualiser pour l’immense majorité des gens. Ce travail de « démonstration » est mené parfaitement par Hoefler & Frere-Jones pour citer un exemple.
La seconde idée qui me semble encore plus importante dans le contexte de la création typographique contemporaine, c’est que cela pose la question de l’utilisateur. Le développement du format OpenType, des variantes stylistiques, des ligatures optionnelles, etc. est une excellente chose, mais peut-être faut-il prendre garde à envisager ces fonctionnalités comme un élément entièrement automatique qui viendrait enrichir la création de caractères, et non comme un élément sur lequel repose la qualité de la création, cette dernière restant alors largement dépendante du degré de maîtrise qu’en aurait l’utilisateur.
Jonathan Perez est diplômé du DSAA création typographique de l’École supérieure Estienne, il travaille depuis 2007 en tant que dessinateur de caractère & graphiste indépendant.
Suite à un séjour de 3 mois au Caire il crée en janvier 2008 le projet typographies.fr, destiné à produire et distribuer des fontes latines et non-latines. Laurent Bourcellier rejoint le projet, et la première fonte réalisée est un travail à quatre mains sur l’écriture copte qui remporte le Type Director’s Club Certificate of Excellence in Type Design.
Le projet typographies.fr a également pour but d’échanger autour de la question de la création typographique en éditant des articles et des specimens de caractères, mais également en intervenant sur la typographie d’une façon plus large à l’école ou bien en institut.
[1] Sorrentino, Gilbert, Salmigondis, Paris, Éditions Cent pages, 2007.
[2] GID, Raymond, Typographies, Paris, Imprimerie nationale, 1998.
[3] Le caractère Skia a été créé par Matthew Carter pour Apple en 1993.
[4] Le caractère Palatino a été créé par Hermann Zapf pour la fonderie Linotype en 1948, il existe aujourd’hui différentes versions du caractère.