Histoire graphique du livre
mai 2009
par Yoann Bertrandy ~ commentaires [3]

Tout le monde est graphiste

© Yoann Bertrandy, « Tout le monde est graphiste », mémoire d’études.

Dans la culture du graphisme, les acteurs les plus visibles sont les « graphistes auteurs ». Ils envisagent leur pratique de façon complexe
et théorique, interrogeant sans cesse sa définition, son rôle dans la société,
ou ses systèmes internes. Ils constituent un corps de métier exigeant
qui entend atteindre plusieurs niveaux de maturité (technique, optique, intellectuel et artistique). La notion même de « graphiste auteur »
n’est connue que par quelques milieux culturels pointus. Pour cause, ou par conséquent, leur production ne s’adresse généralement qu’à ces lecteurs initiés, et demeure pratiquement absente de notre champ de vision quotidien […]. Les graphistes « auteurs » sont le plus souvent sollicités par des clients prestigieux, eux-mêmes inclus dans des microcosmes culturellement denses (« grandes marques », marques de luxe, institutions culturelles, maisons d’éditions intellectuelles, etc.) et la diffusion du résultat de leur collaboration est habituellement restreinte.

Les réalisations des graphistes « semi-auteurs » ou « exécutants » forment quant à elles la majorité du graphisme « visible ». Elles ne figurent dans aucun livre de graphisme, ne sont récompensées par aucun concours, et ne décorent pas les chambres des étudiants en graphisme.
Ces nombreux praticiens semblent être des acteurs invisibles et muets, œuvrant dans les plus grosses agences de communication comme dans les plus petites structures locales. Les commandes sont en général moins honorifiques, et les clients imposent plus facilement leurs choix
(un « graphiste exécutant » peut se faire remplacer par un autre, alors qu’un « graphiste auteur » est sollicité pour sa personnalité). Très liée au commerce, cette catégorie est la principale façon de pratiquer
le graphisme, la plus répandue, et celle où circule le plus d’argent.

[…] Le « graphisme d’amateur » engrange, lui, peu d’argent ;
il est le plus souvent locale, occasionnelle, non rémunérée, reste dans un cercle d’amis, de collègues, de quartier. Les acteurs de ce graphisme ne savent pas toujours ce qu’est un « graphiste », ils n’ont pas de point de vue théorique sur cette pratique, ni de savoir faire professionnel.
Ils pratiquent cette discipline sans forcement en être conscients, simplement par besoin, par envie ou par manque de moyen. […] Ce sont des secrétaires, des aumôniers, des chanteurs, des étudiants en commerce,
des professeurs de sports qui, pour une raison ou pour une autre, ont eu à utiliser un logiciel informatique pour produire une communication imprimée […].

À l’heure de la rédaction de ce mémoire, je constate un rapport extrêmement inégal entre l’amplitude que prend, dans nos études
de design graphique, la notion de « graphisme d’auteur » et sa place réelle dans la pratique de ce métier. Je mesure également la distance qui distingue le monde des auteurs, monde savant regardant tantôt avec dédain, tantôt avec amusement les autres formes de graphisme, et celui des amateurs, ignorant presque tout du graphisme et a fortiori
du graphisme d’auteur.

J’ai par conséquent eu la volonté de me dégager de la vision unilatérale que me propose (malgré lui) l’enseignement en communication visuelle en étudiant le graphisme le plus opposé au graphisme d’auteur :
le graphisme amateur.


Yoann Bertrandy est diplômé du DNAP et du DNSEP option didactique visuelle à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg.

Il est actuellement étudiant à la Hochschule für Grafik und Buchkunst de Leipzig (Allemagne) dans la section Livre et typographie.

Son mémoire est consultable sur ce site Web, ainsi que son livre consacré au graphisme amateur.

  • Je trouve dommage de n’envisager la notion de « graphisme d’auteur » uniquement de ce point de vue-là. Pour moi, c’est une notion, telle qu’elle l’est décrite ici, purement élitiste, et c’est malheureusement le sens le plus utilisé dans le jargon graphique français, la plupart du temps désignant Grapus et compagnie.

    Je préfèrerais utiliser le terme de « graphiste-auteur » dans le sens où le graphiste est bel et bien un auteur, et non pas parce que son style ou sa renommée lui rapportent du travail sans démarchage. Un graphiste-auteur, une figure qui semble devenir de plus en plus courante, est un graphiste qui apporte du sens, du contenu au contenu-même du commanditaire.

    L’article « Towards Relational Design » d’Andrew Blauvelt (http://designobserver.com/archives/entry.html ?id=38845) — je ne discute pas ici le terme « relational » que je trouve inapproprié — explique trois différentes phases dans le graphisme probablement « d’auteur » si l’on suit la définition de ton mémoire. En voici un grossier résumé :

    1re phase début du 20e siècle, le visuel prône, on cherche à atteindre l’universalité de signes symboliques (cf. Bauhaus, l’école Suisse…) ; 2e phase à partir de 1960, le sens prône, le graphiste cherche à ajouter son propre contenu, on tombe souvent d’ailleurs dans la narration (cf. David Carson, Sagmeister…) ; 3e phase à partir du milieu des années 90, la dimension performative du design est explorée, de non-graphistes sont invités à participee au projet graphique, que ce soit en amont ou en aval. (cf. le groupe Conditional Design…)

    Bref, je ne pense pas que toutes les générations de graphistes post-90 se situent dans cette 3e phase, mais par contre, je pense que beaucoup d’entre eux se situent dans la seconde. Bien que Grapus était pour moi bien de l’ordre de l’auteur, je ne pense pas que ses héritiers le soient forcément. Utiliser les mêmes recettes de cuisine pour n’importe quel commanditaire ne relève pas de l’auctorialité, et pourtant ce sont souvent ces héritiers-là, en France, que l’on prend comme exemple de « graphisme d’auteur » lors de notre enseignement de l’histoire du graphisme.

    Quant à la figure de l’amateur, qui a déjà été démocratisée par l’invention de la photocopieuse (publications personnelles, fanzines…) et la K7 audio. L’invention de logiciels DTP a en effet apporté encore plus d’outils à l’amateur, mais je pense qu’Internet a eu un effet beaucoup plus important. Car bien que la photocopieuse et les logiciels DTP aient fourni les outils de productions à l’amateur, Internet en fournit les outils de diffusion et de communication.

    Stéphanie ~ 31 mai 2009, 15:23
  • Chère Stéphanie,

    Vous avez raison ! Ma vision sur le graphisme-auteur était, à l’époque de ce texte, assez pessimiste. Cet extrait est tiré directement de mon mémoire, et j’ai depuis nuancé mon jugement. Je semble englober tout le champ du graphisme d’auteur dans mes généralités, alors que je me suis simplement arrêter à ce qui me sautait aux yeux, la branche « star » du graphisme. J’ai nié par ce fait le travail de certains graphistes (que vous semblez considérez comme les « vrais » auteurs), moins médiatisés.

    Je ne désignais par contre pas particulièrement Grapus & co, mais un développement actuel, et une vision effectivement bien française. Je ne pense par contre pas me tromper dans l’estimation des proportions existantes des différentes pratiques graphiques. Pensez-vous vraiment que la figure du graphiste-auteur devienne de plus en plus courante dans la vie active ? Et pas plutôt de plus en plus fantasmé dans notre milieu ? – Je reste sur ce point-là pessimiste –

    J’ai supprimé dans cet extrait, par soucis de concision, une phrase mettant de côté la création graphique sur internet ; je n’ai pas pu aborder ce sujet (fort volumineux) par manque du temps et de connaissance. Je pense cependant qu’il y a une grosse différence entre une photocopieuse et la démocratisation des logiciels de PAO dans le sens où le graphiste amateur, dans son activité, se sent proche du professionnel (et le remplace parfois). Internet ne reste qu’un multiplicateur, et c’est l’approche du graphisme (en tant que profession) du point de vue du grand public qui m’intéressait particulièrement.

    Vous pourrez remarquez dans l’article que vous mettez en lien le commentaire de Ghazaleh Etezal-Khiabani, jeune diplômée elle aussi, elle aussi désolé par le fossé qui se creuse entre un design élitiste et autophage et un design de service, pratique et quotidien. Peut-être est-ce dû au désenchantement post-étudiantin.

    En définitive, je crois avoir voulu comprendre et dénoncer les barrières qui existent entre les différentes pratiques du métier, alors que le plus intéressant serait de lutter activement contre celles-ci (principalement présentent dans les esprits). Ce travail reste à venir !

    Yoann Bertrandy ~ 1er juin 2009, 12:37
  • Bonjour,

    Moi, c’est sur « Les réalisations des graphistes « semi-auteurs » ou « exécutants » » que j’aimerais trouver des analyses du type de celles figurant dans ce mémoire et dans ce livre. Sans doute parce que j’appartiens à cette catégorie, mais aussi parce que c’est cette catégorie, je pense, qui participe majoritairement à « fabriquer » le regard de tout un chacun puisque c’est elle qui réalise le plus de choses. Or, par expérience, je sais que cette catégorie n’a rien d’homogène, qu’elle tire soit du côté des « graphistes-auteurs » pour les plus professionnels et les plus passionnés de ces graphistes, mais elle tire aussi, hélas, du côté des graphistes-amateurs pour une bonne part… Manque d’organisation de la profession, manque de formations généralistes au graphisme, manque d’une histoire du graphisme qui a du mal à se faire entendre et voir (saluons M. Wlassikoff pour ces contributions…), manque de concertation, de rencontres entre graphistes… : il y a sans doute de multiples facteurs. Je trouve donc que ce serait bien si les écoles de graphisme et les graphistes-auteurs regardaient aussi de ce côté… Effectivement, que de travail à venir !

    Geneviève Bellissard ~ 29 juin 2009, 15:48

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