Les pratiques de la presse en ligne
Deux étudiants en management de projet multimédia du CNA-CIFAG, Lloyd Cavé et Vincent Simonin, ont réalisés un questionnaire permettant, je cite : « de recueillir des témoignages terrain en matière de design presse afin de concevoir un panorama et analyser les évolutions des pratiques liées à ce domaine ».
Pour cela, ils ont interrogés plusieurs professionnels designers, une journaliste, et un directeur éditorial, parmi lesquels j’ai eu l’honneur de faire partie.
Voici mes réponses que je diffuse avec leur autorisation. Je les remercie, espérant que leur initiative suscitera le débat à l’école et dans la profession.
Une interface, associée à l’ergonomie qui en découle, impose forcément une certaine forme de lecture, une manière de parcourir l’information. Pensez-vous qu’une normalisation de ces interfaces vers un modèle commun puisse être un apport positif pour la presse ?
Les interfaces actuelles des sites web d’information obéissent déjà à un « modèle commun » de conception via l’application de CMS généralistes (tels que Joomla, etc.). Cela illustre en fait un « choix de design par défaut », ceci pour des raisons financières, le modèle économique des sites d’information n’étant majoritairement pas assez rémunérateur pour envisager de consacrer des recherches.
Si certaines des fonctionnalités employées ne sont pas à remettre en cause car elles participent à l’effort de conventions web (au sens du bon repérage du site et de sa praticité), « cette normalisation par défaut » ne permet pas d’apporter une vraie valeur ajoutée, fonctionnelle et même identitaire. Il faudrait par conséquent trouver un entre-deux qui garderait des conventions estimées pratiques, car étant indispensables au confort de lecture, puis associer des fonctionnalités via une architecture de l’information étudiée spécifiquement pour les sites d’information.
Dans ces logiques de flux omniprésentes, est-ce le rôle du design que de pouvoir les canaliser et rendre l’information digeste ? Nous dirigeons-nous vers une normalisation du design de ces flux ?
Avant de pouvoir répondre à ces deux questions, il s’agit avant tout de considérer la stratégie éditoriale et la qualité de l’écriture journalistique comme étant les éléments fondamentaux qui permettent d’amener puis de fidéliser le lectorat d’un site d’information. Sans ces impératifs, le meilleur webdesign ne suffira pas à instaurer la fidélité attendue, ce qui ne veut pas dire pour autant que le rôle du design est secondaire : c’est une démarche globale qui est attendue.
Si ces considérations apparaissent évidentes, il est important de le souligner face à des questionnements qui se perdent trop souvent dans la seule sphère technicienne. Le design doit permettre non seulement « de canaliser » et d’apporter la lisibilité aux informations, mais également de participer à la réflexion sur la conception éditoriale. Car autrement, le risque est grand de banaliser des interfaces sans association avec les contenus. Actuellement, on constate qu’il y a des évolutions dans la conception des sites d’information issues de récents groupes de presse (souvent des pure players).
Par ailleurs, l’apparition récente des tablettes électroniques crée l’avènement d’applications dédiées à la consultation des informations comme autant d’expériences dont certaines devraient perdurer, et même influencer la conception des sites web.
Nous sommes et nous nous dirigeons vers une lecture de plus en plus fragmentée entre les supports et les interfaces. Faut-il encourager ou éviter ce phénomène ? Le design a-t-il un rôle majeur dans l’évolution de ces tendances ?
La consultation d’informations sur les ordinateurs offre par nature des lectures fragmentées et discontinue (lecture discontinue de plusieurs textes selon la définition proposée par le sociologue Terje Hillesund (lire à ce sujet, cet article « Lecture, attention, profondeur et matérialité », sur le blog La feuille), du fait de la conception multitâche de la plupart des systèmes d’exploitation ainsi que du multi-fenêtrage, de la conception des navigateurs (du moins sur les ordinateurs), de l’hypermédia (textes et images, sons et vidéos), etc. Cependant, cette pratique est encore accentuée sur les sites d’information du fait de leur structuration éditoriale, en réponse à un besoin identifié d’une consultation de brèves courtes et par la présence de nombreux liens hypertextes. Ainsi, l’architecture des sites d’information et la manière d’écrire les articles encouragent la fragmentation via ces nombreux hyperliens, ou encore par les signets regroupés à la fin.
Difficile par conséquent d’aller contre ce « phénomène ». C’est un mode de lecture à part entière, dont la terminologie générale reste d’ailleurs à trouver (est-ce qu’on doit désormais parler de « lecture numérique » ? ou bien encore de la « lecture électronique » ? un autre terme employé pour les e-books).
Des expériences menées par de nombreux spécialistes (psychologues, sociologues, cogniticiens, etc.) démontrent que cette fragmentation peut amener à une baisse de la performance de la lecture, du fait d’une tentation à une forme de lecture discontinue permanente. C’est sans doute moins significatif si ces typologies de lectures sont variées… ce qui devrait pousser à créer des contenus permettant cette lecture approfondie, quand cela est utile. De même, trouver des formes de complémentarité entre la lecture sur écran et celle effectuées sur les supports imprimés.
Une réflexion à mener par des designers et des développeurs devrait être à même d’apporter des solutions. Par exemple, en offrant plus de soin à l’architecture de l’information permettant de visualiser d’un coup d’œil un ensemble de titres (proche d’un sommaire), puis de créer des repères stables à dissocier d’éléments scrollables, permettant de lire plus confortablement les articles (une ébauche de ce type de conception existe à travers le site prototype NY Times Article Skimmer, par exemple).
Notre capacité de concentration est un des éléments favorisant une lecture continue. Quels sont pour vous, les éléments propices et néfastes à cette faculté ?
Notre capacité de concentration pour la lecture continue est d’abord soumise à des facultés qui nous sont propres, à évaluer avec notre expérience établie au fil des années, ce qui détermine un profil de « grand » lecteur, ou bien de lecteur « moyen ». Cela induit la capacité à lire plus ou moins rapidement, à se repérer dans un mode de consultation en diagonale, multimodale, etc.
Au delà de ces éléments, la façon dont les informations sont structurées ont bien sûr un impact direct, ce qui rejoint les questionnements précédents.
Favoriser la concentration lors de la lecture continue demande donc de créer des structures satisfaisantes et immersives, sans quoi tous les efforts rédactionnels resteront insatisfaits.
D’un point de vue personnel, quelles sont vos habitudes de consommation de l’information ? Quel rôle joue le design pour vous dans ces habitudes ?
Je lis la presse imprimée traditionnelle pour laquelle je privilégie le décryptage des actualités et les articles de fond, et il en est de même avec la consultation des sites web d’information. Dans tous les cas j’attache en priorité un regard sur la qualité de l’écrit. Les registres choisis peuvent aussi bien être une lecture rapide de l’information (consultation de brèves, par exemple), qu’une recherche documentaire approfondie. Je fais également l’usage quotidien des réseaux sociaux, en particulier de Twitter qui est propice au participatif et à la connaissance d’événements. À cela, s’ajoute la lecture de beaucoup de livres et de revues imprimés.
Le design, outre sa pertinence et son confort de lecture qu’il procure, influence ma fidélité pour tel site ou application.
Organisation de l’information
On parle beaucoup des infographies interactives. Des interfaces alternatives ont également vues le jour. Selon vous, sont-elles l’avenir de l’information numérique ?
Le data-journalisme, par ses infographies animées notamment, peut apporter à l’information traditionnelle, mais à la seule condition de le servir intelligemment et sans trop de sophistication, ce qui tendrait finalement à apporter de la confusion. Par exemple, les auteurs du site Owni.fr représentent cette nouvelle génération qui innoventavec la conception de micro-applications de data-journalisme comme cette infographie qui permet de comprendre les risques liés à l’exploitation des gaz de schiste). De même, de nombreuses applications innovantes ont vu le jour avec l’apparition de l’iPad, ce qui à le mérite d’apporter de nouvelles réflexions.
Il est difficile de dire si elles perdureront. L’avenir de l’information numérique doit considérer le coût de conception des infographies et de ses applications dans un modèle économique de la presse en ligne qui reste toujours à trouver et face à un public versatile.
Est-il indispensable de rester dans une cohérence systématique de « page-écran » (reproduction des gabarits du print) sur tous les supports ? Qu’en est-il des interfaces basées sur le scroll ?
Je ne crois pas qu’il s’agit de supprimer complètement le concept de pages car elles participent au besoin de conventions web… du moins pour la structure du texte courant (le texte constitutif des articles), les chapeaux, les titres, intertitres. C’est l’approche globale des sites qui est à revoir, ainsi la page d’accueil devrait apporter une lecture progressive. Il devrait y avoir une plus grande réflexion sur la structuration des pages, une meilleure exploitation de la surface disponible avec les écrans avec une conception élastique (liquid design), l’usage de menus dépliables, l’optimisation de la profondeur de l’écran avec des menus superposés, du bon calcul de la ligne de flottaison (fold), etc.
Quant au scrolling, le manque de repérages d’informations fixes sur des pages statiques pose problème sur les écrans. Pour autant, scroller permet de lire de grandes quantités d’information, donc difficilement remplaçable, et il pourrait y avoir des solutions à trouver pour fixer des éléments de menus fixes en marge sans que toutes la page suive (ce qui est le cas du prototype de NY Times skimmer déjà cité dans une précédente réponse).
Croyez-vous en un journal personnalisé (design et contenu) et unique au consommateur ?
La personnalisation des interfaces me semble être un axe à privilégier pour les sites d’information. Opter pour un profil personnalisé permet de catégoriser l’information, de l’écrémer. C’est aussi un gage d’appropriation bénéfique pour des lecteurs/info-acteurs. Enfin, techniquement et financièrement, cela est opérationnel.
Sinon, vers quel format faudrait-il évoluer ? Pouvons-nous trouver un format unique propre à son support ?
Si on observe les principaux sites d’information, on observe qu’ils sont presque tous structurés de la même manière. Si l’identité graphique est valorisée dans les versions imprimées (maquettes régulièrement refondues), elle se trouve sous-estimée dans les versions numériques.
Outre tous les autres aspects évoqués précédemment, cela ne participe pas suffisamment à l’appropriation du site. Seules quelques uns se distinguent un peu, mais parce qu’ils sont d’une conception plus récente (Owni, Mediapart, etc.).
Le contenu doit-il être propre à son médium ?
La différenciation des types de contenus qui s’opère entre les médiums presse imprimée et presse en ligne ne me semble pas être un modèle satisfaisant en l’état actuel. On observe le plus souvent une écriture qui tend à analyser l’actualité en profondeur sur les supports imprimés, tandis que les sites d’information sont généralement dédiés aux seules brèves. Il est vrai que le numérique facilite la mise à jour fluctuante des informations tout au long de la journée et que cela répond à des besoins immédiats des lecteurs (via des statistiques de consultation web). Personnellement je suis septique sur ce qui est pratiqué depuis des années : cette démarche, si elle est désormais commune, a eu pour effet de destituer encore davantage le contenu des journaux traditionnels dans un second rôle (et il est désormais très difficile de faire marche arrière). Ne faudrait-il pas créer de toutes nouvelles lignes éditoriales agrémentées de fonctionnalités propres au numérique ? par exemple, en permettant de personnaliser les interfaces (évoqué plus haut).
Apporter davantage d’appropriation à l’information, plus de partage, de miser sur une complémentarité entre les écrits sur l’imprimé, et des documents sous une forme sonore, illustrée, etc. Dans tous les cas, les réponses à apporter relèvent de stratégies multiples : éditoriale et du domaine de l’interface, de l’identité, du modèle économique, de la créativité, etc.
Design sur les nouveaux supports numériques
En quoi les dimensions apportées aux nouveaux supports (aspects sensoriels des tablettes par exemple) modifient-ils notre manière de consommer l’information ?
Ce qui change le plus le rapport à l’information avec les tablettes électroniques c’est la facilité d’usage en situation de mobilité (la conception de l’iPad a été imaginé pour être tenue entre les mains, dans un fauteuil). Cela change la façon d’utiliser les interfaces induites qui peuvent être plus facilement mises en interaction entre plusieurs personnes, par exemple (le partage est facilité par l’accessibilité du support proche d’une feuille, ou d’un cadre qu’on peut facilement partager).
La fonctionnalité multi-touch qu’en a elle augmente l’accès aux informations par une prise en main plus directe, plus rapide, plus efficace, et plus simple… à la condition de ne pas se perdre dans des fonctions inutiles, et gadgets.
L’iPad et les tablettes en général apportent une navigation qui permet d’interagir sur l’information et non plus d’être relativement passif comme cela peut être le cas sur le Web. Pensez-vous que cela représente un aspect qui puisse faire « décoller » les ventes des titres sur ces mêmes tablettes ?
Si la qualité de l’information n’est pas au rendez-vous, toutes les innovations ne serviront à rien, passé le moment de la découverte.
Comment faire un choix stratégique dans la transposition du papier vers le numérique entre les formes actuelles (“faux print”, forme PDF, forme multimédia, forme magazine, etc…). Quel est, selon vous, le meilleur compromis ?
On a pu voir des applications transposées directement sous une forme PDF sur l’iPad, dont l’usage a été immédiatement perçu comme étant frustrant, car inadapté au support écran (en terme de résolution, de ratio, d’interaction, de fonctionnalités).
Bien sûr, cela peut se comprendre par le coût important que représente la conception d’une application (il y a donc un compromis technologique à trouver).
Outre la mise en forme du support, il s’agirait également de tenir compte de la capacité à être utilisé par le plus grand nombre. Il pourrait être plus judicieux d’exploiter les navigateurs web qui ont l’avantage d’être disponible partout, y compris sur les tablettes, plutôt que la création systématique d’applications. Mais à la condition de ne pas créer des pages statiques : apporter une conception plus élaborée, intermédiaire entre les applications, avec des services, une approche fonctionnelle qui fonctionnera sur différents types d’écrans, etc. Concevoir des applications spécifiques est bien sûr de mise sur les smartphones, étant donné les dimensions d’écrans réduites, mais ici encore, il s’agirait de chercher de nouveaux services, plutôt que de montrer les mêmes types d’informations, voire le même support (on a vu des PDF à visualiser sur smartphone, également).
Certains acteurs semblent intéressés par les interfaces hybrides pouvant exister entre les supports. Croyez-vous en ces choix hybrides ? La multiplication des interfaces ne peut-elle pas s’avérer comme un frein pour l’utilisateur ?
Lire son journal imprimé puis accéder à des informations multimédia (la projection d’une vidéo, par exemple) sur son smartphone via une technologie de reconnaissance de forme, ou tout autre système, pose effectivement la question de la multiplication des interfaces… et des outils pour les lire (même si les smartphones sont assez bien représentés désormais). Cela peut être très judicieux pour de l’événementiel et en ciblant au mieux les usagers qui vont lire ces informations, dont on suppose qu’ils possèdent l’outil…
Apporter des réponses innovantes doit servir à l’information, mais il s’agit aussi d’envisager de nombreux impératifs tels que le coût financier, le type de lectorat, etc.
Les pratiques de la presse en ligne
Comment voyez-vous une possible évolution du statut et des compétences du journaliste face à la conjoncture actuelle ? Quelles pourraient être leurs implications à l’avenir ?
Le journalisme doit être absolument revalorisé tant du point de vue du salaire que de sa place au cœur des rédactions et du travail journalistique dans toute sa diversité. La qualité de l’information doit rester la principale démarche éditoriale, et pour cela il faut des moyens humains satisfaisants. Cette qualité est essentielle pour trouver l’audience, face une concurrence qui est multiforme et par ailleurs complexe. La conjoncture défavorable que connait la presse représente malheureusement un vecteur qui invalide ces changements ou évolutions.
En ce qui concerne l’implication à l’avenir des journalistes, je ne crois pas forcément à l’émergence de compétences multiples (toujours exponentielles) à demander aux journalistes du type développement Flash, etc., mais des complémentarités à trouver auprès d’équipes pluridisciplinaires. Les nouvelles technologies ont tendance à comprimer les compétences, ce qui est néfaste sur le long terme. L’exemple de la perte de contrôle de la photographie de presse est éloquent : en rognant sur la qualité des photos du fait d’une moindre compétence (en demandant à un même journaliste d’aborder les deux aspects écriture et photojournalisme), la presse perd en qualité. Dynamiser les équipes via des trinômes journalistes/designers/développeurs (et bien sûr aussi photographes, vidéastes, etc.) dans ce cadre pluridisciplinaire, permettrait d’enrichir le travail afin d’apporter encore plus de sens, de différenciation, de créativité et d’identité éditoriale.