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novembre 2007
par Marie-Valentine Blond ~ commentaires [6]

Lecture et lisibilité, partie 2

De la lisibilité en typographie

Notre cerveau est habitué à déchiffrer un grand nombre d’écritures, des écritures manuscrites aux typographies « décoratives », il fait preuve d’une étonnante agilité pour cela. Nous sommes donc capables de lire un texte quel que soit le type d’écriture utilisée, mais la vitesse de lecture peut varier en fonction de l’écriture ou du caractère typographique.


Le principal objectif de la typographie est de transmettre un message ; pour atteindre ce but, elle se doit d’être lisible. Elle doit donc être facile à décoder, être identifiable avec le moins d’efforts possible.

Il est difficile de mesurer la lisibilité. Par ailleurs, c’est souvent quand la lisibilité manque qu’on se rend compte de sa nécessité, on se rend plus facilement compte de ce qui perturbe la lecture que de ce qui la rend aisée. La lisibilité n’est pas seulement liée à la forme des caractères, mais aussi aux mots employés : suivant le type de texte le lecteur s’attendra à trouver un champ sémantique précis, le vocabulaire utilisé dans les textes scientifiques est en effet différent de celui utilisé dans un roman policier ; si le vocabulaire passe d’un champ à l’autre, la lecture peut en être perturbée. Par ailleurs la syntaxe joue également un rôle important dans la vitesse de lecture.

Une bonne lisibilité est possible lorsqu’il y a une corrélation entre les attentes du lecteur (liées à ses habitudes de lecture en terme de contenu et en terme de forme) et le champ sémantique, la syntaxe et les choix typographiques de mise en page du texte (choix du caractère et composition du texte). Les deux premiers points sont fonction de l’auteur, le troisième est du ressort du typographe.


Lisibilité versus visibilité
Avant d’étudier de plus près les différentes recherches menées sur la lisibilité, il est nécessaire de préciser la définition de ce terme. En effet, une confusion règne parfois entre lisibilité et visibilité. Ce sont deux choses différentes lorsqu’on parle de typographie. La bonne visibilité d’un caractère n’entraînera pas forcément une bonne lisibilité, un caractère lisible n’en sera pas plus visible.


« Par lisibilité, nous entendons l’aptitude à lire le plus efficacement un texte placé à une distance optimale et éclairé normalement, par visibilité l’aptitude à déchiffrer des signes placés à des distances maximales et éclairées au minimum ».
François Richaudeau, La Lisibilité.

La lisibilité touche donc le comportement du lecteur en position normale de lecture, elle traite de la lecture en tant que telle et aussi de la bonne compréhension d’un texte. Ce ne sont pas les lettres prises isolément qui sont en cause, mais leur assemblage pour former mots et phrases. La visibilité dépend de la vision limitée d’un lecteur, cette limite peut être de l’ordre de la distance ou du temps. Elle s’attache davantage à la reconnaissance d’un caractère, d’une lettre précise, quelle que soit sa distance de l’œil du lecteur.


Mesurer la lisibilité
Émile Javal, ophtalmologue et auteur de Physiologie de la lecture et de l’écriture (1905), même s’il a été l’un des précurseurs à faire des recherches sur la lisibilité, n’a pas été le premier. Il présentera ses observations sur ce sujet : la lisibilité dépend de la grandeur des caractères, bien que des textes en trop gros corps soient désagréables à lire ; la diminution de la largeur des lettres entraine une diminution de la lisibilité ; enfin, les blancs qui se trouvent entre les lettres et dans les contreformes ont autant d’importance que les lettres elles-mêmes, puisque le mot est reconnu lors du processus de lecture grâce à sa silhouette.

De 1827 à 1924, trente-six chercheurs ont tenté de mesurer la lisibilité des lettres, mots et textes, sans vraiment différencier lisibilité et visibilité. Six facteurs déterminant la visibilité d’une lettre ont été révélés par ces premières recherches : forme, taille, poids, espace qui l’entoure, position dans le mot, taille du mot.

D’autres phénomènes ont été mis en évidence par ces recherches : le temps nécessaire à la reconnaissance d’un mot n’est pas la somme du temps nécessaire à l’identification de chaque lettre ; les caractères plus larges sont plus visibles ; certaines lettres dominantes attirent plus l’attention que d’autres, cette domination est exercée par la taille, la largeur et la forme, les lettres les plus identifiables sont celles que l’on rencontre le plus souvent dans une langue ; la bonne différenciation d’une lettre par rapport aux autres est fonction de la taille, de la largeur et de l’épaisseur des traits.


Les critères scientifiques de lisibilité
Les conclusions des études scientifiques sur la lisibilité sont les suivantes :
– un texte composé en capitales est lu moins vite qu’un texte composé en bas-de-casse ;
– la comparaison de différentes polices de caractères a montré que tous les caractères de labeurs sont lus à la même vitesse ;
– un texte en italique n’est pas lu moins vite qu’un texte en romain si ce texte est relativement court, dans le cas d’un texte long, la vitesse de lecture est ralentie ;
– les caractères gras sont aussi lisibles que les maigres,
– les linéales sont aussi lisibles que les caractères à empattements,
– le corps de lecture optimal est 10 points.


Les critères typographiques de lisibilité
Les critères de lisibilité scientifiquement établis sont approuvés par les typographes, mais viennent parfois bouleverser quelques idées reçues sur la question. Les typographes conservent leurs propres critères à l’instar de François Richaudeau qui présente quelques recommandations dans son livre La Lisibilité :
– composer les textes dans des caractères d’un corps supérieur ou égal à 7 ;
– ne pas s’écarter exagérément des canons de la typographie courante : utiliser des dessins de lettres de formes usuelles ;
– composer des lignes ni exagérement trop courtes ni exagérement longues ;
– imprimer des textes en noir sur blanc ou, à la rigueur, en couleur foncée sur fond clair.

Allan Haley énumère d’autres points typographiquement essentiels dans un article publié dans la revue U&LC :
– les paramètres de composition (corps de lecture, longueur de la ligne, approche des lettres, espace entre les mots, interlignage) doivent être réglés avec soin pour que la lisibilité soit améliorée ;
– l’utilisation des bas-de-casse rend le texte plus lisible ;
– le choix du caractère est une question plus complexe : Allan Halley recommande d’utiliser un caractère transparent aux yeux du lecteur, qui n’attire pas son attention. Les caractères les plus lisibles selon lui ont une hauteur d’œil importante, des formes faciles à identifier, ils ne sont ni trop gras, ni trop maigres, pas trop étroits, le contraste plein/délié ne doit pas être trop marqué, les empattements doivent être subtils, bien qu’une linéale soit plus lisible aux yeux de cet auteur puisque les formes des lettres sont plus facilement identifiables. Il remarque aussi l’importance des blancs dans la reconnaissance de la lettre. D’autre part, les italiques ne lui paraissent pas recommandables.


Certains des critères définis par Haley apparaissent comme subjectifs dans la mesure où, par exemple, l’emploi d’une linéale ou d’un caractère à empattements ne présente pas de différence révélatrice au niveau de la vitesse de lecture selon les recherches scientifiques (Tinker en 1963, Cheetham et Grimbly en 1964).

Comme le fait remarquer Gerard Unger dans un article publié dans la revue Emigre, des choix liés à des préférences personnelles sont présents tout au long de l’histoire de la typographie : on peut prendre en exemple la position de Tschichold en 1928 quand il prône une épuration typographique (Die Neue Typographie) et l’emploi des linéales avant de revenir sur sa position quelques années plus tard.

Cependant, certains pensent que ces règles sont désormais obsolètes, à l’instar de Wim Crouwel, et que nous sommes submergés par tant de caractères différents que nous sommes capables de lire tout et n’importe quoi sans difficulté. Michele-Anne Dauppe suggère dans la revue Eye en 1991 que ces règles n’ont plus cours et que des tests devraient être faits de nouveau. Zuzana Licko, quant à elle, pense que plus un caractère est lu, plus il est lisible et que la lisibilité n’est pas inhérente au caractère en tant que tel.


La question des empattements
Cette question, sujette à polémique, est discutée par de nombreux typographes dont certains sont partisans des empattements et d’autres favorables aux linéales.

Les linéales sont censées avoir des formes de lettres plus différenciables, améliorant la visibilité puisqu’elles n’ont pas d’empattements ; elles semblent donc identifiables avec plus de facilité.

Les caractéristiques des caractères à empattements, sont la différence entre pleins et déliés et le contraste qu’elle apporte. Ces caractéristiques sont des réminiscences historiques du temps de l’écriture à la plume où pleins, déliés et attaques de lettres étaient définis par l’outil utilisé. Elles furent reprises par les premiers dessinateurs de caractères, les pères de la typographie. Ces empattements semblent stabiliser la ligne de texte et ainsi, peut-être, améliorer la lisibilité.

Les expériences réalisées par Dirk Wendt montrent que la vitesse de lecture ne diffère pas entre un texte composé en caractères à empattements et un texte composé en linéales.

Ce chercheur pointe également la difficulté majeure pour la recherche sur la lisibilité : la vitesse de lecture est également liée aux habitudes du lecteur ; si celui-ci est davantage habitué aux caractères à empattements, il lui sera plus difficile (mais avec peu de répercussions générales) de lire un texte composé uniquement en linéales. Il en est de même pour le vocabulaire utilisé dans le texte référent : un littéraire lira moins vite un texte scientifique par exemple. Les tentatives de mesure de la lisibilité, si intéressantes soient-elles, ne sont pas forcément universellement exactes puisque, au-delà de chaque individu, chaque culture a ses habitudes de lecture.


Des règles continuent à proliférer sans pour autant être scientifiquement vérifiées. Par ailleurs, les recherches scientifiques ne prennent en compte que certains paramètres desquels le plaisir lié à la lecture est absent, seule la rapidité avec laquelle un texte est lu est prise en compte. Chaque type de texte est en outre lu différemment et les raisons de la lecture peuvent être diverses. Il faut également considérer que la question de la lisibilité est liée aux habitudes du lecteur et qu’elle évolue avec ces habitudes.

Nous pouvons voir combien il semble difficile aussi bien pour des scientifiques que pour des typographes de définir des règles pour cerner le problème de la lisibilité.

Nous connaissons presque intuitivement les paramètres présentés par Haley ; certes les bas-de-casse sont plus lisibles, un caractère ne doit être ni trop large, ni trop condensé, ni trop gras, ni trop… Quant à l’emploi de l’italique, ne l’utilise-t-on pas lorsqu’on veut attirer l’attention du lecteur et donc faire en sorte de ralentir sa vitesse de lecture ?

La lisibilité est un phénomène complexe pour les typographes, il faut à la fois tenir compte des critères établis par la science tout en tentant de conserver une part d’émotion et de subjectivité.


Lisez la suite de l’article Lecture et lisibilité, partie 1

  • J’ai pas encore lu l’article, mais tout de même, j’ai dû agrandir la police 2 fois pour arriver à lire la première ligne… pour un article sur la lisibilité, la police est un peu petite, non ? Du coup, les lignes sont un peu courtes… alors que mon écran est grand (16/9 et 21’’), il n’y en a que la moitié d’utilisé. Et puis j’aime pas l’alignement à gauche, justifié je préfère, surtout sur des lignes courtes. Maintenant, je me tâte. Vais-je quand même lire l’article ? Allez, je vais faire un effort.
    BrokenClock ~ 21 novembre 2007, 10:28
  • Bon, on en retire pas grand chose de concrêt, si ce n’est que il vaut mieux rester dans les habitudes et utilisé une police de 10. Je regrette vivement que la question de la lisibilité sur écran ne soit pas distinguée de la lisibilité sur papier, chacune considérée dans leur particularité et leurs points communs. La lecture sur écran s’est considérablement développée ses dernières années, et la question n’est pas anodine. Sans parler de l’impact de l’évolution des technologies d’affichage sur la lisibilité (cathodique, LCD, mais aussi écran de portable…). Bref, c’est un peu court à mon goût.
    BrokenClock ~ 21 novembre 2007, 10:39
  • En réponse à vos questionnements :
    Le corps employé pour le texte courant de ce site Internet est de 12 pts ce qui est la norme pour l’affichage sur écran.
    Cette valeur est bien sûr suggestive car est possible de redimensionner l’ensemble et que l’affichage est différent selon les navigateurs. Une bonne composition typographique est fondée sur l’équilibre entre le corps, l’interlignage, la largeur de justification ainsi que le type de caractère employé.
    Il s’agit également de tenir compte du volume de texte qui est ici assez conséquent, d’où le choix d’un corps modéré. Le confort de lecture sur écran est très relatif, il restera toujours difficile de lire un contenu long étant donné le support agressif pour la rétine de l’œil, ce qui doit inviter à imprimer autant que possible.
    Par ailleurs, la composition au fer à gauche est préférable à la composition justifiée car cette dernière laisse des lézardes disgracieuses, en effet, les logiciels de publication de contenu ne permettent pas d’attribuer des césures automatiques (c’est le cas avec le logiciel SPIP employé ici).
    Enfin, un texte justifié est toujours plus difficile à lire car les retours à la ligne sont uniformes, alors qu’un texte composé au fer à gauche laisse apparaître un découpage propice à une meilleure lisibilité.
    Je fais remarquer également que les deux articles traités ici évoquent le processus de lecture sur support imprimé étant donné la réflexion proposée sur ce site Internet traitant… de l’histoire graphique du livre.
    Olivier Marcellin ~ 21 novembre 2007, 23:27
  • Dire que toutes les polices dites de texte courant ou composition courante ou de labeur sont lues à la même vitesse n’est pas tout à fait faux. Il n’empêche que des polices de type fraktur étaient, dans le monde germanique, des polices de labeur. C’est l’illustration usuelle de votre remarque sur les cultures et les habitudes de lecture.

    Richaudeau a discerné pas mal de phénomènes. Mais il reste que des polices sont plus lisibles que d’autres et que les anglo-saxons ont un mot pour cela : legible. Certes, il est parfois employé à tort et à travers, en lieu et place de readable, et carrément inversement parfois, par certains locuteurs ou auteurs.

    Les créateurs d’alphabet sont tous plus ou moins d’accord sur divers critères de legibility (« lexibilité » ? Un néologisme me semblerait bien utile). C’est l’axe, l’ouverture, le contraste, etc. Et on peut considérer que les premières polices dites à dessin optimisé pour la lecture à l’écran siglées Microsoft, tout comme les polices dites système de Vista (dues à de grands noms de la création d’alphabets), sont fondées sur ces critères. Par ailleurs, les spécialistes de Monotype ont créé des polices dites ESQ (enhanced screen quality). C’est les méthodes et outils d’instructions (ou d’indications), soit de paramétrage des déformations des contours des glyphes (instances graphiques des caractères) aux diverses forces de corps qui déterminent cette qualité améliorée.

    Ce qui joue aussi, c’est le contexte (ainsi pour la signalétique, perçue différemment en situation de stress, ainsi à proximité immédiate d’un départ dans un aéroport, en relative isolation, et c’est le cas des panneaux routiers, qui doivent être espacés, de nombre limité, etc.). Et dans le contexte du livre lu par un lecteur assidu doté d’une vue correcte, une police aussi originale que le Kijno, de Jean-Jacques Tachdjian, est une bonne police de labeur… après quelques petites minutes de lecture. En BD, même dans des albums dits « très bavards » ou à la lecture des monologues les plus disserts du verbeux Achille Talon, on trouvera que la plupart des créations manuscrites de graphistes n’ayant pas vraiment étudié la typographie, sont assez bien lisibles. Les albums d’Enki Bilal, qui ont depuis plus d’un lustre recours à une police ayant peu optimisé son écriture manuscrite, sont assez bien lisibles. Et le seront d’autant mieux que le lecteur en a lu beaucoup auparavant. BIen évidemment, la mise en page influe énormément.

    Mais contrairement à une opinion répandue, les textes composés au fer (pourquoi seulement à gauche ?) ne sont pas forcément plus lisibles que des textes justifiés. En composition au fer, en justif étroite, je ne vois plus que la suite des mots monosyllabiques de deux ou trois caractères (ainsi des articles, le, du, au, ou des adverbes tel car, ou, et) qui finissent immanquablement chaque ligne ou presque. Question de culture typographique : cela me choque.

    Sur la conclusion, je suis tout à fait d’accord, la question est complexe.

    Jef Tombeur ~ 14 décembre 2007, 13:26
  • Bel article. Message adressé à Broken Clock : il suffit de lire ton premier message pour dégager le profil psychologique que confirme le second, montre pourrie.
    madrigual ~ 20 août 2008, 11:04
  • Merci beaucoup pour cet article (partie 1 et partie 2), il est EXCELLENT Très bonne synthèse qui va mettre vraiment très utile dans divers domaines.

    Par ailleurs, je trouve vraiment pitoyable que certaines personnes pensent pouvoir exister en postant des critiques « débiles ». Il aurait été évidement plus légitime de les ignorer mais si j’en parle c’est uniquement vous dire, Mme Blond, que la communauté est ravie d’avoir des gens comme vous qui mettent en ligne des articles de ce genre. Merci encore.

    Marie-Laure ~ 7 décembre 2008, 12:53

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