Le sens de la vue
“Massin is the message” [1]
Une série d’interviews vidéos sont disponibles sur le site Internet de la revue Étapes, notamment de Roxane Jubert & Margo Rouard, puis de Robert Massin, faisant suite à l’exposition de Massin à l’Ensad.
« Graphologue et graphographe » : avec cette aimable dédicace en forme
de boutade, Dubuffet sut un jour qualifier Massin. La formule, drolatique,
est à l’image d’une œuvre pittoresque, composée de toutes parts avec l’écriture. Esprit protéiforme, Massin multiplie les expériences en la matière depuis près de soixante ans. Si sa carrière entraîne de ce début
de XXIe siècle au milieu des années 1940, son aventure remonte proba-
blement aux alentours de 1930 – pour peu que l’on tienne compte de l’imagination et des signes avant-coureurs dont témoignent les productions de son enfance. Ainsi fabriquait-il, avant l’âge de dix ans, de petits livres qu’il signait « Robert Massin, éditeur, libraire, auteur, photographe, typographe, journaliste [etc.] ». Ses pratiques ultérieures et ses activités professionnelles le confirment : journaliste, critique, maquettiste, typographe, graphiste, directeur artistique, auteur, chercheur, éditeur… Également diariste, collectionneur et mélomane – mais ni dessinateur-illustrateur, ni créateur de caractères, encore moins bibliophile.
Kaléidoscope culturel
Graphiste, Massin s’est imposé au cours de ce dernier demi-siècle comme une figure de la création française dans le paysage international de la communication visuelle. Sa contribution apparaît comme insolite.
Le démarrage aussi bien que les grandes lignes de son parcours profilent sa singularité. Autodidacte, il développe une activité de designer graphique ancrée dans le monde éditorial – pratique foncièrement liée à la culture littéraire et aux formes de sa production de masse. Son œuvre associe tout à la fois édition, littérature, écriture et typographie.
La partie graphique se situe ainsi à l’intérieur du très large cadre de ses expériences, recouvrant écritures (typo)graphique, professionnelle, journalistique, biographique, autobiographique, romanesque, etc. Jusqu’à sa fascination pour cette forme réduite qu’est la lettre, riche d’innombrables avatars, et dont résulte l’ouvrage La Lettre et l’image (issu de plus d’une décennie de recherches en France et à l’étranger).
Tant de facettes de l’écriture réunies constituent un ensemble polyvalent, peu aisé à cerner et résistant aux grandes catégorisations, tentaculaire et toujours en mouvement. Massin, d’ailleurs, recourt volontiers au pseudonyme : Claude Menuet pour les récits autobio-
graphiques, Félix Vermot par plaisanterie ou lorsque la réalisation de son travail lui déplaît, ou bien encore la mystérieuse signature typographique M***. Ayant effectué « l’ablation » de son prénom à compter de 1953, il se voit désigné de mille manières : Jean, Henri ou André, parmi les multiples faux prénoms figurant sur le courrier qui lui est adressé, ou circulant dans les comptes-rendus de ses ouvrages. Ou encore Juste, dans la bouche de Simone Gallimard – après avoir été Massinture pour ses camarades pensionnaires. Bref, plusieurs personnages en un, de nombreuses activités en une vie. Appartenant simultanément à l’Académie royale de Belgique et à l’Alliance graphique internationale, il tient en horreur la spécialisation. Dans son discours de réception à l’Académie bruxelloise, il déclare sans détour que « le graphisme en soi n’existe pas, ou plus exactement son existence est liée à celle de disciplines différentes, qu’on a souvent, et bien à tort, séparées artificiellement en les entourant de cloisons étanches. […] le graphisme […] est une certaine manière de voir les choses, un regard posé sur le monde qui nous entoure, […] le graphisme est partout, […] c’est surtout une écriture, […] même s’il fait la part belle à la modernité, [le graphisme] est une notion intemporelle, qui se rit du temps et de l’espace et qui, pourtant, permet des enjambements inouïs dans la durée comme dans l’espace ». [2]
Pareille conception du graphisme est à rapprocher d’une pratique hors normes et d’un cercle de connaissances exceptionnel. Croisant ou côtoyant de très nombreuses figures des milieux littéraire, intellectuel, éditorial, culturel et artistique au fil des décennies, Massin interviewe Céline, John Steinbeck, Malcolm Lowry, correspond avec Duchamp ou Barthes, aperçoit Artaud, fréquente Breton, Masson, Ernst, Miró et Man Ray dans le cadre de la réédition du Surréalisme et la peinture, rencontre Pierre Albert-Birot, Tzara, Genet, Ponge, Chagall, Isidore Isou, Malraux, Sartre, travaillle de près avec Aragon, Cendrars, les Gallimard, Queneau, Ionesco, Jean Tardieu – parmi beaucoup d’autres, dont le petit-fils d’Émile Zola. Soulignons, sans vouloir verser dans l’hagiographie, que Massin s’est attiré les éloges, parfois dithyrambiques, de bien des personnalités. Ainsi de Barthes, en 1970 : « l’admiration que j’ai pour votre travail » [3] lui écrit-il en recevant sa somme La Lettre et l’image, avant de s’enthousiasmer à l’idée d’une collaboration. Quelques années avant, La Cantatrice chauve – autre ouvrage phare dans l’œuvre de Massin – lui vaut ce message de Duchamp : « « merci de ce Ionesco mirobolant – tour de force de composition aussi – vous avez dû bien vous amuser. […] toutes mes admirations ». [4] L’auteur lui-même confirme : « Tout ce que j’ai pu mettre d’humour dans La Cantatrice chauve, il l’a multiplié au centuple dans sa Cantatrice chauve, de la mise en scène à la mise en page. C’est une seconde cantatrice, plus cantatrice que la cantatrice ». [5] Revers de la médaille, Massin a aussi connu quelques réactions moins heureuses, sinon d’hostilité. Tel Aragon obtenant son remplacement, ou une brouille avec Dubuffet pour quelques tableaux reproduits à l’envers dans un catalogue [6] Le paroxysme est atteint avec les foudres d’Isou, qui signe une violente charge contre La Lettre et l’image, destinée à la revue Lettrisme. Sous le titre « Un plagiaire confusioniste [sic] et faussaire de la lettre et du signe », Isou ne mâche pas ses mots, tirant à boulets rouges : « le pauvre Massin, brave fabricant de couvertures imitées en tout genre […] collectionne les escroqueries et les bêtises. […] chaque phrase […] est un conglomérat de mensonges et de falsifications. Massin montre son ignorance ou son hypocrisie […] bon tout au plus à fabriquer des couvertures publicitaires ». [7] Au même moment, La Lettre et l’image fait l’objet d’un compte-rendu laudatif et inspiré de Roland Barthes, saluant cet ouvrage qui « nous fait une obligation de redresser quelques-uns de nos préjugés ». [8]
Éventail graphique
La part graphique de l’œuvre de Massin intéresse avant tout le livre. Poursuivant un désir plus que millénaire de magnifier ou métamorphoser ce support naturellement interactif, il explore en tous sens. Son intérêt pour le potentiel physique et la matérialité du livre rejoint cet incommensurable dessein, qui relie créations médiévales, artistiques, avant-gardistes, etc. [9] Il rompt avec le gris typographique et la normalisation des signes pour revisiter diversement l’allure du texte,
la couverture, les doubles pages et leur déroulement. Présentant un projet de collection conçu dans cette voie, il en appelle au « rôle de plus en plus important dévolu à l’expression typographique » : « par un recours à certaines techniques visuelles ou à l’aide d’emprunts à l’art de la mise en scène, à la musique, à la dynamique de l’image et du son, voire
à la publicité, le livre devient un spectacle animé de son mouvement propre ». [10]
La production de Massin dans le domaine du design éditorial, atypique, peut varier du tout au tout selon les circonstances. Designer de livres fort originaux (tels La Cantatrice chauve d’Ionesco ou la maquette inédite pour La Voix humaine de Cocteau), il est aussi la cheville ouvrière de collections de poche parmi les plus courantes, à commencer par « Folio » – importance que résume bien l’intitulé de l’exposition qui lui a été consacrée à Strasbourg, « On a tous un Massin chez soi ». Son activité s’étire ainsi de l’expérimentation typographique en solo à la direction artistique (en particulier au sein des éditions Gallimard où, à ce titre, il a été le « concepteur graphique de toutes les collections de grande diffusion ».) [11] Une traversée de ses œuvres fait défiler la diversité de ses contributions et recherches. Outre « Folio », Massin est à l’origine de la ligne graphique familière des collections « Poésie » et « L’Imaginaire » (1966 et 1977), ou « Tel » – après avoir été l’un des principaux acteurs de l’apport visuel opéré par les clubs de livres, dès la fin des années 1940. Au registre de la technique, par ailleurs, il assure avoir innové en 1961 avec le massicotage du livre chez Gallimard (supprimant le passage par le coupe-papier), une pratique qui se généralisera peu après. En 1958, il redessine le sigle « nrf » (Nouvelle Revue Française), inchangé depuis bientôt un demi-siècle et tellement répandu. Massin sème aussi dans ses cartons projets inachevés ou inédits – telle cette ébauche de 1967 ou 1968, reprenant le célèbre texte de Mallarmé Un Coup de dés jamais n’abolira le hasard sur une maquette en papier plié schématisant un éventail, de manière à ce que la fin du poème ramène au début. Dans ce même registre de la page orientée vers la troisième dimension par le pli ou la découpe, c’est encore lui qui donne forme aux Cent mille milliards de Poèmes de Raymond Queneau, divisant les pages en minces languettes horizontales correspondant aux lignes du sonnet : « une sorte de machine à fabriquer des poèmes », qui « fournit de la lecture pour près de deux cents millions d’années (en lisant vingt-quatre heures sur vingt-quatre) ». [12]
Roxane Jubert, « Le sens de la vue. “Massin is the message” » /
« The sense of sight. “Massin is the message” » in Massin et le livre.
La Typographie en jeu / Massin and books. Typography at play, préface de Steven Heller, cat. exp. (galerie d’exposition de l’Ensad), Ensad/Archibooks, Paris, 2007, p. 14-30 ; textes anglais-français.
Les quelques citations non référencées proviennent d’entretiens personnels de 2006.
[1] François Weyergans, Massin, ouvr. coll., Imec (Institut Mémoires de l’édition contemporaine), Paris, 1990, p. 72.
[2] « L’Interaction des arts », Bulletin de la Classe des Beaux-Arts, 6e série,
t. XIII, 7 décembre 2002, Académie royale de Belgique, p. 309 et 312.
[3] Barthes, lettre datée du 8 juin envoyée depuis Rabat, 1970.
[4] Duchamp, lettre datée du 23 juin 1967 envoyée depuis Neuilly.
[5] Ionesco, Massin, Imec, op. cit., p. 65.
[6] Massin, Continuo. Fragments d’un journal en désordre, BLFC (Bibliothèque de Littérature française contemporaine, université Paris 7),
coll. « Balbec », Paris, 1988, p. 154-155 et 64.
[7] Texte communiqué par Isou à Massin, destiné à Lettrisme n° 16, décembre 1970, Paris, p. 2-9.
[8] Barthes, « L’Esprit de la lettre », La Quinzaine littéraire, 1er juin 1970 ; repris dans La Lettre et l’image, Gallimard, Paris, rééd. 1993, p. 281.
[9] Aspect du livre dont les ouvrages suivants, abondamment illustrés, fournissent les exemples les plus différents : L’Aventure des écritures.
La Page (cat. exp., 1999), La Naissance du livre moderne (H.-J. Martin, 2000), Poésure et peintrie (cat. exp., 1993), Peinture et poésie. Le Dialogue par le livre (Y. Peyré, 2001), Esthétique du livre d’artiste (A. Mœglin-
Delcroix, 1997).
[10] Page dactylographiée intitulée « La Lettre et l’esprit » (probablement 1966). Ont paru dans la collection « La Lettre et l’esprit », en 1966 chez Gallimard, Délire à deux d’Ionesco etConversation-sinfonietta de Tardieu – mis en pages par Massin.
[11] Un Siècle NRF, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 2000, p. 250.
[12] Queneau, « Mode d’emploi » (texte introductif), Cent mille milliards
de Poèmes, Gallimard, Paris, 1961, réimpr. 1989.