Histoire graphique du livre
septembre 2007
par Florence Picol ~ commentaires [2]

Dynamiser les métiers du livre

L’Allemagne, comme les Pays-Bas et trente deux autres pays du monde, organise un concours annuel du livre international.

Les ouvrages primés lors de ces concours nationaux peuvent participer au Schönste Bücher aus aller Welt (les plus beaux livres du monde), une compétition internationale organisée sous l’égide du Stiftung buchkunst (Fondation du livre d’art). L’objectif de cette manifestation lancée en 1963 dans l’ex-RDA est de récompenser l’excellence.

Un jury d’experts prend en compte la conception graphique ainsi que la typographie, la qualité de la reproduction et de l’impression, le papier et le brochage. Quatorze prix sont décernés. Les ouvrages distingués font l’objet d’une exposition à la Foire du livre de Leipzig, en mars, puis à la Foire du livre de Francfort, en octobre. Tous ces ouvrages sont ensuite conservés à la Deutsche Büchereï de Leipzig qui dépend de la Bibliothèque nationale allemande.

En 2007, trente quatre pays ont participés : l’Australie, la Biélorussie, la Belgique, le Brésil, la Bulgarie, la Chine, le Danemark, l’Allemagne, l’Estonie, la Finlande, le Japon, le Canada, la Colombie, la Croatie, la Lettonie, le Liechtenstein, la Lituanie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas, la Norvège, l’Autriche, la Pologne, la Russie, la Suède, la Suisse, la Slovaquie, la Slovénie, l’Espagne, Taiwan, la Tchéquie, la Turquie, les USA, et pour finir le Vénézuéla.

Le jury est composé de professionnels du livre et de l’art, venant du monde entier :
/ Julia Blume, Leipzig (Allemagne), directrice de l’École supérieure pour le design et l’art du livre (Hochschule für Graphik und Buchkunst) ;
/ Gabriela Fontanillas, Caracas (Vénézuéla), graphiste et professeur de typographie ;
/ Juraj Horváth, Prague (République tchèque), illustrateur et éditeur chez Baobab ;
/ Innokenty Keleinikov, Moscou (Russie), professeur et conférencier à l’université de l’impression de Moscou ;
/ Rainer Leibbrand, Francfort-sur-le-Main (Allemagne), chef de fabrication de la maison d’Édition Fischer ;
/ Christine Müller, Ostfildern-Ruit (Allemagne), chef de fabrication de la maison d’édition Hatje Cantz ;
/ Ronald Widdershoven, Oss (Pays-Bas), membre de différents jury, par exemple Sappi Printers of the Year.

Les différents prix remis sont par ordre d’importance : La Goldene Letter, soit la lettre dorée, une médaille d’or, deux médailles d’argent, cinq médailles de bronze et cinq diplômes d’honneur. Cette année le prix de l’excellence, die Goldene Letter, est allé à la Suisse et aux États-Unis, grâce à la collaboration de Reto Geiser et Donald Mak pour leur livre Atlas of Novel Tectonics. À noter que la médaille d’or est allée à Irma Boom, grande graphiste déjà récompensée, pour son travail sur l’ouvrage Sheila Hicks. Weaving as Metaphor.


Panorama des concours nationaux
« À l’étranger, les concours du meilleur ou du plus beau livre opèrent une fonction de veille. Allemagne, Autriche, Hollande, Suède ou Suisse, le concours annuel de chacun de ces pays ressemble à son marché de l’édition et répond à des visées importantes : dynamiser le secteur (voire le marché), promouvoir la qualité et répondre à la concurrence des autres médias (télévision, cinéma, presse…). En plus des expositions, les catalogues jouent un rôle majeur. Confiés à de jeunes studios novateurs, ils tiennent lieu d’exemples et bénéficient, secteur du livre oblige, d’une bonne diffusion. Mirjam Reither précise : « en Autriche le concours s’accompagne d’une vaste campagne publicitaire faite par le Syndicat des éditeurs et libraires. » Ce sont notamment les institutions de tutelle qui détermineront les finalités et l’esprit de chaque compétition et l’importance des parts éditoriales, graphiques mais aussi de l’imprimerie. Initialement organisée par le Ministère de l’économie, la compétition autrichienne est ensuite passée sous le giron du secrétariat d’état à la culture et prend en considération le contenu du livre.

En Suède, le Musée national, intéressé avant tout au livre d’art, a passé la main à la Bibliothèque royale, la notion de livre prit conséquemment le pas sur l’art. Aujourd’hui, le concours place la lisibilité au premier plan de ses préoccupations et privilégie « vingt cinq livres exemplaires ».

La situation est toute autre en Hollande, où sont concernés essentiellement les imprimeurs et typographes, et en Suisse (Office fédéral de promotion du design), où les organismes concernés ont en charge l’encouragement du graphisme. Seule la Suisse permet à un graphiste (ou à un imprimeur) de concourir en son nom propre, y compris pour un livre édité à l’étranger. Autant graphiste qu’éditeur, Lars Müller constate que les ouvrages en compétition, majoritairement envoyés par des graphistes, représentaient moins de 5% de la production totale et sont essentiellement édités par des institutions et des musées. Ailleurs, chacun reconnaît l’esprit pionnier des petits éditeurs et l’état allemand accorde depuis un an une prime en argent pour de jeunes éditeurs. Hormis ce cas, les récompenses sont majoritairement honorifiques.

Nés pendant l’entre-deux-guerres (exception faite de l’Autriche qui lance son concours en 1952), les concours constituent une histoire du livre dans chaque pays, que Lars Müller appelle « un état de l’art intellectuel et esthétique ». Mis en place en 1934 avant l’arrivée de graphistes dans le pays à la fin des années 1940, le concours suédois témoigne de l’évolution et de l’impact de la discipline, mais aussi des changements de qualité et de goût. En 1980 et 1981, le niveau général est jugé trop bas. L’absence de sélection ces deux années marque cette défection. Le nazisme eut une triple conséquence : la suspension du concours allemand en 1933, l’exil de Tschichold en Suisse où il encouragea les libraires à organiser un concours (ce qui fut accompli dès 1944) puis, avec la séparation des deux Allemagnes, la (re)naissance en 1952 d’un concours dans chacun des deux pays (à Leipzig et à Francfort). En 1990, la réunification transformera le Concours de Leipzig en compétition internationale. » [1]


Exemple du concours suisse
« C’est en 1943, sous l’impulsion de Jan Tschichold, typographe allemand réfugié en terre helvète, que la Suisse met en place son premier concours des plus beaux livres nationaux. Jan Tschichold vise deux objectifs : promouvoir le savoir-faire, le design du livre Buchgestaltung, et aider à sa croissance économique. Il rallie à sa cause l’Association des libraires de Suisse alémanique qui demeurera le socle du concours jusqu’à la fin des années 1990. D’abord absents de la compétition, Tessin et Suisse romande entrent finalement dans la course, mais sont jugés « à part ». Peu à peu les règles s’unifient, et le concours évolue, tant dans son organisation que dans son esprit. Ainsi en 1998, prend-il ses distances vis-à-vis des associations de libraires et/ou d’éditeurs afin d’accroître l’indépendance du jury, à présent composé de sept « experts » en matière de design du livre, à savoir un membre de la Commission fédérale de design, trois concepteurs de livres, deux spécialistes des techniques de fabrication et un éditeur. Les critères de sélection traditionnellement fondés sur la fabrication et le design, intègrent des remarques plus sensibles, davantage en prise avec la réalité du livre telle qu’elle se fait jour. Comme l’explique Mirjam Fischer, responsable du concours pour l’Office fédéral de la culture, « à l’heure actuelle, beau livre ne signifie plus ouvrage parfait techniquement et de facture classique, avec une couverture rigide, une conception normée… la notion de beau livre tend à recouvrer un champ plus large et plus subtil. Ce peut-être un livre de poche, un livre virtuel, un programme de théâtre. C’est pourquoi, durant les trois jours consacrés à la sélection des quarante cinq ouvrages honorés, le jury ne se focalise plus sur le seul design, mais considère l’intention, le concept… Pour, finalement, récompenser davantage des projets que des objets. Quant à la notion de Suisse, ajoute Mirjam Fischer, peu d’ouvrages sont intégralement conçus sur notre sol » ; aussi, depuis 2002, est identifié comme helvète un livre conçu pour son tiers au minimum par un ressortissant suisse, qu’il s’agisse du graphiste, de l’imprimeur, ou de l’éditeur. « C’est être réaliste, nous devons nous ouvrir et intégrer le fait que la globalisation s’applique aussi au monde du livre », dit Mirjam Fischer. Ce n’est pas sans débats, parfois houleux, qu’ont étés entérinées ces diverses métamorphoses : par nature, les liens entre la Suisse et le livre reposent sur une conception d’excellence, de travail « bien fait » et certains métiers du livre demeurent résolument attachés aux questions de finition et de savoir-faire. « Les débats sont très passionnés, au sein du jury comme chez les professionnels et les « prétendants », précise François Rappo, [2] président du jury depuis six ans. « Le concours jouit en effet d’une formidable réputation, et, pour nombre de participants (sans limite d’âge), pénétrer ce cercle signifie intégrer une sorte d’aristocratie démocratique ! » Engouement d’autant plus remarquable, que, à la clef, il n’y a ni argent ni contrat, juste une notoriété établie auprès de la restreinte communauté du livre et de la création visuelle. Les médias nationaux couvrent peu l’évènement, quoique l’organisation développe des expositions de Zurich à Bucarest.
Les retombées économiques sont également négligeables, aucun ouvrage primé n’étant couronné par une vente exceptionnelle.

Reste que la Suisse, sa part alémanique notamment, pourvoyeuse de trois cent trois des trois cent soixante quatre ouvrages sélectionnés, est attachée à la matière livre et, via un concours devenu institution, a su créer à son endroit une culture de discussion. « En France, explique François Rappo, le livre est surtout un vecteur d’information, d’intellect. En Suisse, c’est aussi un objet, une union de compétences qui donne le jour à du design, partage ses valeurs, est confrontée aux mêmes interrogations. Voilà pourquoi, conclut François Rappo, nous devrions peut-être lier ce concours au design en général. » [3]

Le jury se base sur l’ensemble des critères techniques pour attribuer les prix : « Composition typographique, micro-typographie, application du code typographique ; Photogravure, impression ; Reliure, choix de papiers, type d’apprêt ». [4]


Exemple du concours néerlandais :

De Best Verzorgde Boeken
« C’est en 1926 qu’a été organisé le premier concours néerlandais des livres les mieux designés. Depuis cette date, une quarantaine d’éditions ont eu lieu, chaque année depuis 1987. Même si les graphistes sont les premiers concernés, De Best Verzorgde Boeken récompense également les éditeurs, les imprimeurs, les façonneurs qui tous peuvent soumettre leurs réalisations. Les objectifs sont de fournir des informations sur les développements et innovations dans ce secteur, d’aider les jeunes designers en début de carrière et de présenter le graphisme néerlandais sur la scène internationale. Un jury de cinq professionnels du design et de l’édition sélectionne une cinquantaine d’ouvrages sur un total de quatre cents. Un catalogue bilingue (néerlandais/anglais) des livres primés est publié avec, en regard de chaque livre, l’argumentaire du jury. La réalisation de ce catalogue est confiée chaque année à un jeune graphiste différent. La première d’une série d’expositions est présentée au Stedelijk Museum d’Amsterdam. Depuis 1987, les ouvrages sélectionnés sont conservés au Département des livres rares à la Bibliothèque de l’université d’Amsterdam et au Musée du livre de La Haye. » [5]

[1] Étienne Hervy, « Pour le livre », Étapes nº 115, numéro spécial « Livres », Paris, décembre 2004, pages 54-55.

[2] Anne Melcer, « De l’objet au projet, soixante années de concours des plus beaux livres suisses. », Étapes nº 115, numéro spécial « Livres », Paris, décembre 2004.

[3] Anne Melcer, « De l’objet au projet, soixante années de concours des plus beaux livres suisses. », Étapes nº 115, numéro spécial « Livres », Paris, décembre 2004.

[4] Entretien avec François Rappo, président du Concours des plus beaux livre suisses.

[5] Extrait d’un article publié dans la lettre Graphisme en France, Centre national d’art plastique, Paris, février 2000.

  • Bravo à M. Marcellin pour la qualité du contenu de ce blog et à Melle Picol pour son article. Je suis coordinateur de projets de développement culturel et je porte un intérêt au monde de l’édition. Je considère un livre comme un objet artistique à part entière et la France possède un potentiel créatif important. Néanmoins, je déplore un manque de valorisation de ces jeunes éditeurs par nos politiques culturelles successives. L’excellence française ne doit plus camouffler l’efficacité des acteurs culturels européens, comme en Suisse ou en Allemagne, dans la valorisation et la diffusion d’oeuvres contemporaines : le livre. Je félicite donc toutes les initiatives en direction de la promotion comme la renaissance du concours des plus beaux livres français ou la création d’un blog intéractif tel que objets livres.
    Jérôme ~ 19 février 2008, 13:48
  • Bonjour Jérôme,

    Je vous remercie très chaleureusement pour vos félicitations au nom de l’ensemble des auteurs de ce site Internet. Je pense que le livre doit être plus innovant dans son approche esthétique globale, en incluant l’approche du design à la base. Puisque les livres sont concurrencés aujourd’hui par de nombreux médias, alors il est urgent d’en promouvoir la qualité à travers une valorisation qui dépasse le seul contenu. Pour cela, il s’agit de faire preuve de pédagogie auprès des éditeurs en les sensibilisant à ces aspects sans pour autant tomber dans une forme d’élitisme ce qui serait contre productif. De nombreux éditeurs font un travail remarquable au quotidien, qu’il s’agit de mettre en valeur. La renaissance d’un concours des plus beaux livres – pourrait t’on dire des livres les mieux réalisés – est une très bonne initiative.

    Olivier Marcellin ~ 6 mars 2008, 21:25

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